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Le quai de lapis-lazuli



Viridiana

Les dauphins rêvent éveillés, des songes translucides, des mystères en vert menthe.


Édredon

Je dors sur la peau dorée d'un serpent.


Myopia

La lentille bleue danse sur une larme.


La tisseuse céleste

Fils d'or, fuseaux d'ivoire.


Printemps froid

Nous mangerions les fruits du pays, recueillis quand maintenant le givre les cachât.


Halloween

Comme citrouilles lilliputiennes, safranées mûres des marais.


Gospel Oak

Un service à thé bleu et or, comme lapis-lazuli de nuit.


Matines

Le brouillard a paru tout à coup, glissant dans l'air comme de la fumée blanche.


Chão de estrelas

Là bas, minuscules, les vagues, mica scintillant sur un mur d'océan.


Moon Milk

La lune est une noix de coco verte.


Gorgona

Sur le dos de sa main, un petit dragon bleu.


Batelet

Une promenade d'hiver sur les canaux de Bruges. Les têtes vont brisant le givre sous les ponts.


Recommandations pour Horai

Emportez toujours un dé à coudre au cas où il faudrait donner à boire à un oiseaux.


Luminosité

Le doux éclat des nuits après la neige.


Meravelles

Une améthyste blanche qui ressemble à un glacier.


Nocturnel

Éclipse: le soleil comme lune.


Antoaneta

Les cerises sont les pommes des fées, les délices minuscules de ses péchés aériens.


Image du monde flottant

Des souris en haut des épis et une chatte cendrillon de lune.


Selk'nam

Ce seront les quatre cordillères de l'infini.


Jigsaw

Arlecchino bouclé, vertigineuse délice.


Le quai de lapis-lazuli

Sphère bleue et diaphane, mansion des bienheureux.


Llanddwyn

Tout est étrangement samedi ou dimanche. Un anniversaire secret, un gôuter des oiseaux.


Pangur Bán

J'ai connu hier un chat de panse dorée.


Sala dell'Infinito

Chapelle de glace, aquarium fantastique, jardin de sel sous les étoiles.


Mirante

Ces dauphins qui tournent dans le ciel...

--

Montevideo, février 2022.


Photo: detail de la porte d'Ishtar reconstruit dans le Musée de Pergame, Berlin.


Versiones originales

English Versions

Versões em português

Versioni in italiano


Juin, de Juana de Ibarbourou

.

La soirée pleine d'iris.

Une cloche de bronze foncé
Les pures, claires mains du archange
Fondent là dans la forêt.

Les claires, pures mains du archange
Pourvu qui les moules craquelent!

La soirée pleine d'iris
Et avec les tempes sanglantes
S'est tendue sous le bouclé
Vert falbala du torrent.

Le jour, le jour qui se noie.

L'archange, un petit nard
Orfèvre d'argent si fine
Martèle doucement la cloche
Et ses larmes chaudes glissent.

La forêt entière s'allume
À la fleur de ses épines.

L'ombre toute se répand
Par les villes et les chemins.

La soif de les vents plus noirs
Boit le parfum des iris.

Ah juin sombre, tu me blesses
Comme le fil d'une canif.
--

De «Poemas» (1942).
Traduction: Magdalena Ferreiro.
Photo: Montevideo.

Confiture magique

.

«Michael, Miguel, peut-être Michel,
je n' sais pas vraiment comment il s'appelle».

Véronique Rivière, «Michaël».

Il volait, le joli, il volait dans le ciel et dans la terre. Il glissait comme sur des patins par le cercle arctique, il planait sur les terrasses argentées des rizières de Ping' An.

Caché par moments dans sa cloche sous-marine, il apparaissait pour tracer des signes dans l'air avec les bouts de ses chaussures; et ils étaient comme des dessins à la pointe d'argent sur une plaine blanche de gypse.

Il volait, le joli, avec ses gantelets d'aimant, et toutes les choses allaient vers ses mains, et à la fin du jeu, dans ses bras même les démons volaient, en doux cercles que par un instant évanouissaient les alentours.

Remerciements: Octavio Malherbe.
Photo: David Bowie, «The Man Who Fell To Earth».

Souffleuse

.

Je vois la trame,
la scénographie.
Je suis le script.
Je sens le souffle,
le soufre. Je murmure.
Je vois
la machine de fumée,
la corne,
la cape,
les chaussures pointues.

Dans ma coquille
je vois, j' entends,
je ris, je pleure.

Je pleure, je sais.

inédit, 2006.

Remerciements: Octavio Malherbe.
Photo: Cracovie.

Théâtre d’ombres

.

à qui dit s'appeler Xiao-Li

Sur la plaine polie par des cristaux de pluie, l'ombre chinoise m'encadre, à perdre haleine. Le froid de cette ville féroce, pour être dans la note, a taillé un miroir noir sous mes pas. Et nous marchons, chacune à son métier: je prends soin d'un certain trésor gris perle et elle veut battre de la petite monnaie qui sonne comme des clochettes minuscules.

L'ombre à la forme de crapaud perd son souffle, mais l'expression de son visage rond d'ivoire ne change presque pas. Transformée en fou de mon vieux jeu d'échecs, elle trace sa diagonale sur le tablier écarlate et blanc (oui, parce qu' il y a du sang sur la neige de ce printemps paresseux qui ne se décide pas à entrer).

Ma créature sombre n'arrête pas de m'observer depuis sa bizarre absence de paupières. Elle cherche la crevasse qui lui permettra de se courber sur mon épine. Elle porte des dagues cachées dans ses bottes.
Maintenant elle s'est transformée en Bouddha. Et elle connaît bien mon nom, mais elle me le demande.

Remerciements: Octavio Malherbe, Laura Masello.
Photo: Carnaval de Venise (Sensation. 6 sensi x 6 sestieri).

Modes de recherche

.

«Sous couleur de civilisation, sous pretéxte de progrès, on est parvenu à bannir de l'esprit tout ce qui se peut taxer à tort ou à raison de superstition, de chimère; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n'est pas conforme à l'usage. C'est par le plus grand hasard, en apparence, qu'à été récemment rendue à la lumière una partie du monde intellectuel, et à mon sens de beaucoup la plus importante, dont on affectait de ne plus se soucier. Il faut en rendre grâce aux découvertes de Freud. Sur la foi de ces découvertes, un courant d'opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l'explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu'il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L' imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d'étranges forces capables d'augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter, à les capter d'abord, pour les soumettre ensuite, s'il y a lieu, au contrôle de notre raison. Les analystes eux-mêmes n'ont qu'a y gagner. Mais il importe d'observer qu'aucun moyen n'est désigné a priori pour la conduite de cette entreprise, que jusqu' à nouvel ordre elle peut passer pour être aussi bien du ressort des poètes que des savants et que son succès ne dépend pas des voies plus ou moins capricieuses qui seront suivies».

André Breton, «Manifeste du surréalisme», 1924.
Photo: Carnaval de Venise (Sensation. 6 sensi x 6 sestieri).